lundi 12 mars 2012

Faut-il réduire le salaire du président ?


L'un des faits de campagne de la semaine est l'apostrophe de Nicolas Sarkozy à François Hollande sur leurs deux salaires, de président de la république et de président du conseil général respectivement. François Hollande avait annoncé qu'il baissera de 30% le salaire du président de la république (19 331 € net) s'il est élu. Nicolas Sarkozy lui répond aujourd'hui qu'il peut commencer avec son salaire de président de conseil général (5400 € bruts) s'il le souhaite. Outre les attaques politiques qui ont motivé ces deux prises de positions (l'un pour signaler que son rival s'était octroyé une augmentation de 172%, l'autre pour signaler que le département dirigé par l'un est le plus endetté de France), on peut remarquer que l'un et l'autre semblent se poser des questions sur les niveaux de rémunération
Mais qu'est-ce qu'un salaire juste ?

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Un salaire à la mesure de l'homme
La parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu 20, 1-16) nous ouvre les yeux sur le fait que la finalité première du salaire est l'homme, non le travail. L'échange entre le maître de la vigne et les ouvriers de la dernière heure est d'ailleurs évocateur : "Pourquoi restez-vous ici tout le jour sans travailler ? - C'est que personne ne nous a embauchés - Allez, vous aussi, à ma vigne." Ce ne sont pas les ouvriers qui sont montrés du doigt pour leur paresse, mais les "personnes qui ne les ont pas embauchés". A tel point que le maître de la vigne corrige cette erreur en les embauchant. La mesure du travail est d'abord l'homme, ensuite seulement vient leur réalisation. Pas étonnant alors que les ouvriers de la dernière heure reçoivent un salaire identique aux ouvriers du matin. Considérant que le travail a une priorité intrinsèque contre le capital, on comprend ainsi pourquoi dans le cadre d'une liquidation judiciaire, les salaires des employés sont prioritaires par rapport aux autres créanciers (superprivilège des salaires). Il serait certainement un peu hasardeux de conclure de la parabole des ouvriers de la dernière heure que les salaires doivent être égaux pour tous quel que soit le travail. Mais on peut en tout cas commencer par se dire qu'un salaire "ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête" (encyclique "de Rerum Novarum"). L'Eglise va plus loin : "On n'épargnera aucun effort en vue d'assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges normales du ménage" (encyclique "Quadragesimo Anno").

Le salaire a pour "but" de permettre une subsistance aux familles. On peut d'ailleurs noter qu'il est faux de penser qu'un salaire sur lequel employeur et employé se sont mis d'accord en devient automatiquement juste. Des travailleurs en détresse peuvent être amenés, pour survivre, à accepter des conditions dégradées qui ne répondent pas aux objectifs qu'un salaire doit permettre d'assurer. Mais dans quelle mesure, et comment dimensionner les salaires ?
- En premier lieu, le salaire doit "assurer  l'homme des ressources qui lui permettent, à lui et à sa famille, une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel" (#302 compendium de la DSE). On n'a pas encore un chiffre en euros, mais quelques éléments sont précisés : Le matériel regroupe notamment logement, nourriture et habillement. Le culturel appelle un petit surplus que l'homme peut utiliser à des activités qui nourrissent l'esprit. Le social appelle un petit surplus que l'homme peut utiliser en vue d'une intégration avec les autres hommes. Enfin, l'aspect "spirituel" est essentiellement développé dans l'encyclique de Rerum Novarum comme le fait que les modalités de travail doivent permettre à l'ouvrier de se ménager du temps pour Dieu (comme les hébreux voulaient du temps au désert pour adorer Dieu, que Pharaon leur refusait) : pas de travail du dimanche, et un repos à la mesure des efforts consentis pour accomplir son travail.
- En deuxième lieu, le salaire doit permettre à l'ouvrier de se constituer "un petit superflu qui lui permette de parvenir un jour à l'acquisition d'un modeste patrimoine". La propriété est de droit naturel (l'homme a besoin d'un terrain pour cultiver ce dont il a besoin et assurer une certaine sécurité à sa famille : "Ce salaire doit permettre la réalisation d'une épargne favorisant l'acquisition de telle ou telle forme de propriété, comme garantie de la liberté : le droit à la propriété est étroitement lié à l'existence des familles, qui se mettent à l'abri du besoin, grâce aussi à l'épargne et à la constitution d'une propriété familiale"). Aussi le salaire est-il l'outil qui rend possible cette propriété et doit la rendre envisageable même pour des ouvriers.
Aujourd'hui en France, il est difficile de dire que le SMIC permette d'assurer tous ces objectifs. Peut-être en province dans des lieux aux loyers peu élevés, et pour un célibataire sans enfants. Si l'on considère en revanche que la norme sociale est aujourd'hui d'avoir deux salaires dans un couple, on peut penser que le SMIC répond assez correctement à l'objectif, hormis probablement la ville de Paris.

Un salaire à la mesure du travail
Si le niveau "minimum" du salaire se trouve ainsi relativement bien défini, se pose toujours la question de la modulation du salaire. Et là, l'Eglise nous indique bien qu'il n'est pas question de viser une égalité salariale pour tous. "l'homme doit accepter cette nécessité de sa nature qui rend impossible l'élévation de tous au même niveau.
C'est la nature en effet qui a disposé parmi les hommes des différences aussi multiples que profondes ; différence d'intelligence, de talent, de santé, de force ; différences nécessaires d'où naît spontanément l'inégalité des conditions. La vie sociale requiert dans son organisation des aptitudes variées et des fonctions diverses, et le meilleur stimulant à assumer ces fonctions est, pour les hommes, la différence de leurs conditions respectives" (de Rerum Novarum). Certains facteurs de modulation sont d'ailleurs donnés par l'Eglise. Le niveau de salaire doit prendre compte "des fonctions et de la productivité de chacun, de la situation de l'entreprise et du bien commun".(#302 du compendium)
Mon décryptage de ces quatre éléments :
- les fonctions occupées : Elles peuvent présenter une certaine pénibilité physique, une certaine exposition aux risques professionnels et juridiques, ou à la pression, ou simplement un investissement en temps et en énergie plus grand. Ainsi, un salaire plus élevé pour un ouvrier posté par rapport à un collègue travaillant aux heures ouvrables est normal. Idem pour un manager dont l'exposition aux risques juridiques et à la pression est souvent plus importante que les membres de son équipe. "Les anciens qui dirigent bien l'Église méritent un double salaire, surtout ceux qui ont la lourde responsabilité de prêcher et d'enseigner." 1Tm 5 17
- la productivité : C'est là le principe de participation qui trouve à s'appliquer : "Nous estimons approprié de tempérer le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société. C'est ce que l'on a déjà commencé à faire sous des formes variées, non sans profit sensible pour les travailleurs et pour les possesseurs du capital. Ainsi, les ouvriers et employés ont été appelés à participer en quelque manière à la propriété de l'entreprise, à sa gestion ou aux profits qu'elle apporte". (Quadragesimo Anno)
- la situation de l'entreprise : La participation permet de faire bénéficier les ouvriers des bénéfices de l'entreprise. Mais pour sauvegarder une entreprise et l'emploi qu'elle génère, il peut être nécessaire en certains cas extrêmes que les travailleurs abandonnent une partie de leur rémunération pour passer une période difficile.
- le bien commun : A l'instar des gestionnaires de la parabole des talents déjà évoquée sur ce blog, si une entreprise confie à un manager de grands biens en vue de les faire fructifier, il est normal que la Société dans son ensemble, représentée par cette entreprise, confie une certaine quantité d'argent à ce gestionnaire qui, à titre privé, pourra, plus facilement qu'un autre, les faire fructifier en vue du bien commun. L'argument peut également être transformé pour traiter le cas d'un ouvrier qui accepte de donner de soi en accomplissant un travail plus pénible que les autres, et pourra peut-être plus facilement dans la Société faire preuve de charité. L'un des aspects du bien commun relatif à la répartition salariale est développé dans Quadragesimo Anno : il ne faut pas que les salaires, trop hauts, ne remettent en cause la capacité pour chacun d'avoir un travail. (il est connu qu'un SMIC trop haut est un frein à l'emploi. Mais pour les très hauts salaires, des exagérations spectaculaires détournent une partie de l'argent qui pourrait être utilisée dans l'entreprise pour maintenir ou développer des emplois)

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Revenons-en maintenant à nos hommes politiques et à leur salaire. Je suis relativement serein sur leur capacité à vivre une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel, ainsi qu'à pouvoir envisager d'acquérir une certaine forme de propriété. Il n'est donc pas nécessaire, en première lecture, d'augmenter leur salaire pour leur permettre de tendre vers leur dignité d'homme en plénitude. Faut-il alors les baisser ? Reprenons les 4 éléments :
- fonction occupées : En termes de quantité de travail, d'énergie dépensée, de niveau de pression, et même de risque juridique (après son mandat), le poste de président de la république est certainement l'un des postes les plus "difficiles" à tenir.
- productivité : Je ne vais pas développer le sujet du bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy, sujet probablement plus ou moins insoluble, mais on peut certainement reconnaître sans trop se mouiller que de nombreuses décisions ont été prises, et réformes menées, suite à son action.
- situation de l'entreprise : l'Etat Français est encore un "bon emprunteur" même s'il a perdu son triple A. 19000 euros ne remettent pas en cause la viabilité de l'Etat Français. Néanmoins, la situation des finances publiques est certainement préoccupante.
- bien commun : En comparaison avec certains salaires de footballeurs, ou même des patrons du CAC40, je suis surpris du "faible" niveau de la rémunération du président de la république. En effet, les patrons du CAC40 reçoivent 200.000 euros par mois en moyenne, soit 10 fois plus que le président de la république. Pour info, ils ont en gros les mêmes salaires que les 40 footballeurs les plus payés en France. Or la capacité du président à "gérer" des biens n'est probablement pas plus faible que celle des grands capitaines d'industrie, a fortiori de footballeurs. Henry Ford disait que le patron d'une entreprise ne devait pas recevoir plus de 40 fois le salaire de la personne la moins payée de l'entreprise. Le président de la république est à moins de 20 fois. Les patrons du CAC40 sont en moyenne à 200 fois. A ce niveau-là, on peut estimer que le salaire du président ne remet pas en cause l'emploi dans la fonction publique. Il permet au président (probablement plutôt à ses conseillers en investissement vu qu'il doit probablement avoir interdiction d'investir lui-même directement) d'investir dans des entreprises qui créent de l'emploi, ou dans des projets d'avenir qui génèrent également de l'emploi.

En conclusion, il me semble, comme le dit Nicolas Sarkozy, que cette polémique sur le salaire du président (ou du président de conseil général) n'a pas grand sens, et qu'il est plus judicieux d'aller chercher du côté des footballeurs. Ce qu'en l'occurrence, François Hollande a également fait.

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Bonne analyse, sans doute, qui a le mérite de rappeler qu'un salaire doit être décent, qu'il a comme objectif de devoir assurer un revenu correct à un foyer, qu'il correspond aussi à la participation de l'employé/ouvrier à la vie d'une entreprise.

    Si le salariat est la situation la plus courante de nos jours, il ne faut pas le confondre avec les indemnités que reçoivent un homme politique. On ne devrait pas parler de salaire concernant ces derniers : l'homme politique, en principe, reçoit une somme d'argent qui d'une part compense la cessation de l'activité qu'il exerçait jusqu'alors et d'autre part le met à l'abri des tentations qu'un revenu trop bas lui ferait courir.

    Effectivement, du point de vue de "l'indemnité", le débat est mal fondé.

    Il ne faut pas non plus confondre le rôle d'un chef d'Etat avec celui d'un chef d'entreprise (déformation libérale qui n'a rien à voir avec de la doctrine chrétienne et qui contribue à la dévalorisation de l'Etat). On pourrait judicieusement se rapprocher de l'Evangile qui met en avant la qualité de serviteur du Christ et parler plus à propos de "service politique". Un entrepreneur n'est pas réellement au service de l'homme comme devrait l'être le politique : il y contribue, mais ce n'est pas son objectif premier qui est la rentabilité.

    Malheureusement, la politique n'est plus un service. Suite à une longue évolution, elle est devenue un métier dont on vit (cf. l'analyse de Max Weber, le savant et le politique) et non plus une occupation pour laquelle on vit. La nuance est importante et sans doute indissociable du fonctionnement démocratique. Fonction politique, service, salaire, indemnité, tout cela semble bien flouter le débat !

    Concernant la question du "juste salaire" : il est effectivement possible de distinguer les situations. Toutefois, il convient de nuancer l'idée selon laquelle les hauts revenus sont meilleurs pour l'économie. JM Keynes a tendu à démontrer que les bas salaires, lorsqu'ils étaient augmentés, avaient une incidence supérieure sur l'économie dans le sens où les plus pauvres ont plus de besoins à satisfaire que les plus riches qui, eux, ont tendance à mettre de côté. L'épargne peut servir l'investissement mais aussi se retrouver dans une sorte de "trappe" (cas des logements laissés vacants par des propriétaires qui n'ont pas besoin d'en obtenir des revenus).

    Cordialement,

    Paul

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  2. Il me parait intéressant aussi de préciser les bases de l'augmentation que le président s'est "scandaleusement" octroyé.
    Son prédecesseur, Jacques Chirac, étant donné son âge touchait déjà sa retraite. Ce serait à vérifier, mais de mémoire Sarkozy n'a fait que s'aligner sur la réumération totale dont bénéficiait l'ancien locataire de l'Elysée et a donc joué sur ce sujet, le pari de la transparence, quitte à choquer.
    De plus cette rémunération correspond à peu de choses près à la rémunération accordée au premier ministre, qui elle n'a jamais été remise en question alors que ce dernier ne tire sa légitimité que d'une nomination et ne s'est pas frotté au suffrage universel et à l'épreuve de la campagne électorale.

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  3. Je crois que le point de comparaison utilisé par le président Sarkozy a été le salaire des présentateurs télé de TF1. C'est aussi un élément qui peut paraître très symbolique car cela renvoie à la notion de politique spectacle.

    En réalité, je crois que la tradition française d'un président peu indemnisé venait notamment du Général de Gaulle qui s'efforçait de réduire son train de vie (il utilisait énormément de marins dans son staff car, aux mêmes fonctions, c'était plus économique que des civils, par exemple). A ce point de vue, le général de Gaulle avait sans doute une vision exemplaire du service politique.

    En fait, je ne critique pas le revenu en lui-même. 18 000 euros ne me paraît un chiffre si colossal au vu des responsabilités engagées (et ce n'est pas vraiment ça qui plombe le budget). En fait, tout est affaire de comparaison...
    Même si on prend par exemple une proposition d'un autre candidat à l'élection présidentielle (Jean-Luc Mélenchon) qui considère qu'il faudrait taxer tout particulièrement les revenus qui dépassent 20 fois le seuil de pauvreté. Si celui-ci est aujourd'hui de 800 euros (il faudrait que je contrôle mon chiffre), on se rend compte que, pour lui, un "haut revenu" commence à 16 000 euros. Finalement, un "salaire de président", ce n'est pas si éloigné de ce chiffre !

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